Moteur P&W

Lors du dégroupage du moteur Pratt & Whitney Twin Wasp R-1830-SC3G de la cellule du J 22 nous fûmes surpris de nous trouver en présence d’une plaque constructeur rédigée en français !
Après investigation auprès de Lionel Persyn, auteur du livre « Les Curtiss H-75 de l’Armée de l’Air » chez Lela Presse, il nous a fallu remonter à septembre 1938 pour en comprendre l’origine…

A la recherche du moteur idéal

La Suède ne produisait aucun moteur capable d’équiper son projet de J 22. Rapidement, le pays décida de chercher un moteur convenable à l’étranger.

La majorité des constructeurs de moteurs d’aviation était située aux USA, au Royaume-Uni ou en Allemagne. Bien sûr, les moteurs fabriqués étaient réservés à l’effort de guerre, et ne pouvaient pas être vendus à un pays neutre tel que la Suède.

 

Pendant ce temps-là en France…

Devant l’urgence du danger que représentait le réarmement de l’Allemagne nazie, les Français se sont tournés vers les USA pour accélérer leur propre réarmement. Après les premières missions techniques envoyées en Amérique du Nord, et voyant que l’US Army Air Corps venait de commander le nouveau chasseur Curtiss P-36A, le ministère de l’Air se décida à acheter cet avion sous la désignation Hawk H 75 à la firme Curtiss Wright Corporation basée à Buffalo dans l’état de New York.

Les avions furent commandés en 3 marchés :

• Le marché n°1035/8 du 9 septembre 1938 porta sur 100 H-75A-1.
• Le marché n°1544/9 du 5 mars 1939 sur 100 H-75A-2.
• Le marché n°173/0 du 5 octobre 1939 sur 400 avions H-75A-3.

Ces trois premières commandes furent bien sûr aussitôt suivies d’achats de moteurs P&W R-1830 à la société United Aircraft Corporation basée à East Hartford dans le Connecticut. Ceux-ci furent répartis de la façon suivante :

• Le marché n°1034/8 du 27 août 1938 porta sur 150 moteurs R-1830 SCG ainsi que les pièces de rechanges associées.
• Le marché n°3 du 14 février 1939 sur 795 moteurs R-1830 SC3G
• Le marché n°10 du 16 juin 1939 sur 350 moteurs R-1830 SC3G et 350 hélices Hamilton Standard.

Notre moteur, le P&W R-1830 SC3G n°3637 faisait partie du marché n°10, dont le lot complet fut embarqué à bord du croiseur français « De Grasse », le 6 mars 1940 en direction de la France. La version SC3G du P&W R-1830 diffère de la version SCG par son nouveau carburateur Bendix-Stromberg.

Si tous les avions H-75A-1 et H-75A-2 furent réassemblés, équipés et testés par la SNCAC de Bourges en 1939, une partie des H 75A-3 et des moteurs en caisses furent dirigés vers l’ARAA (Atelier de Réparation de l’Armée de l’Air) de Toulouse, l’usine de Bourges étant à saturation en mai 1940.

Le 22 juin 1940, date de l’armistice française, le moteur n°3637 est donc en stockage, en zone libre, au dépôt de Toulouse-Francazal ; ainsi, ce moteur évite d’être livré aux allemands à l’inverse du reste du matériel situé en zone occupée.

Entre juin 1940 et novembre 1942, l’atelier de Toulouse réparera et livrera quelques avions H-75 et moteurs R-1830 pour l’armée de l’Air de Vichy en Afrique du Nord.

 

Acheter des moteurs aux Français

Une directive de l’état-major de l’armée de l’Air, datée du 20 juillet 1942, confirme l’intérêt de certains pays comme la Suède pour la cession de moteurs et d’avions que le gouvernement de Vichy possède sans les utiliser.

Cette directive donne un avis favorable à la vente de 50 moteurs R-1830 SC3G à la Suède. Elle fait visiblement suite à une demande suédoise concernant un nombre plus important de moteurs.

Nous savons désormais qu’au total, la France a vendu 115 moteurs Pratt & Whitney Twin Wasp à la Suède jusqu’en juillet-août 1943.

Ce premier contrat a dû être très rapidement signé et livré, sous l’œil bienveillant de la commission allemande d’armistice, car, après le débarquement des alliés en Afrique du Nord en novembre 1942, il n’aurait pu être exécuté ! En effet, dès lors, la zone libre est à son tour envahie par les Allemands.

D’ailleurs, une quinzaine de H-75 stockés, rechanges comprises, à Toulouse, devenue zone occupée, seront vendus aux Finlandais en 1943, comme l’avaient déjà fait les Allemands en 1941 avec des H-75 capturés.

 

Production des moteurs en Suède

Au total, 115 moteurs furent livrés par la France à la Suède jusqu’en juillet-août 1943. Sur les 198 J 22 fabriqués, 113 furent livrés avec ces moteurs « français ». Les 2 moteurs restants furent montés sur le bombardier Saab B 18A #18102, qui fut intégralement détruit le 8 janvier 1944 près des établissements SAAB de Linköping.

Ces 115 moteurs « français » permirent à la Suède de préparer la production d’une version « suédoise » du R-1830 SC3G (le pays acquerra plus tard une licence de production officielle) désignée STW C3, et les 113 premiers J 22 furent livrés en unités dès octobre 1943 avec des moteurs « français », dont ce moteur n°3637 !

Voici donc l’étrange parcours de ce moteur, produit aux Etats-Unis, pour la France et dans le but d’équiper un H-75 français, mais pour lequel l’histoire a réservé un sort différent…